Du roi Thamous refusant l’écriture dans le Phèdre aux copistes face à l’imprimerie, la tribune lit les alarmes sur la dépendance cognitive à l’IA générative comme la répétition d’une panique vieille de vingt-quatre siècles, portée à chaque fois par ceux dont le métier repose sur la rareté que la technique dissout (Benda, Revel). Elle soutient que ce qui devient abondant n’est pas l’information, dont Revel (La Connaissance inutile) avait montré qu’elle ne produit pas de meilleurs jugements, mais la capacité de l’exploiter (enquête, recoupement, synthèse, contre-expertise), longtemps réservée aux États, aux rédactions et aux cabinets.
Avec Hayek et son « homme de terrain », l’auteur y voit un transfert de pouvoir cognitif vers les individus : le savoir dispersé est enfin équipé d’un appareil analytique. Cette liberté a une condition, car la capacité d’analyse passe par une poignée de modèles détenus par quelques entreprises (« qui contrôle les machines à penser contrôle les moyens de toutes les fins intellectuelles ») et se défend par la pluralité des sources, des modèles et des accès. Le veilleur, qui organise la rareté de l’attention depuis trente ans, voit son cœur de métier, l’analyse, devenir abondant à son tour : reste à la subir ou à apprendre à s’en servir mieux que les autres. Tribune libre parue dans Veille Magazine.