Dire à quelqu’un qu’il a un « biais de confirmation » est devenu un argument classique, mais n’en est pas un : l’auteur y voit une façon de ne pas discuter, l’ad hominem revêtu d’un vernis de psychologie cognitive, où l’on ne réfute plus l’adversaire mais on le diagnostique. Les biais, raccourcis mentaux hérités de l’évolution que Daniel Kahneman a cartographiés pour nous apprendre à nous méfier de notre propre jugement, sont devenus une machine à disqualifier autrui, et le biais est toujours celui du voisin.
Il convoque Raymond Boudon (Croire et savoir) : derrière toute croyance, même fausse, il y a des raisons qu’on peut reconstituer, discuter et réfuter, alors que le verdict « tu es biaisé » l’explique par un mécanisme agissant à l’insu de la personne. Remplacer « quel est son biais ? » par « quelles sont ses raisons ? » oblige à comprendre avant de juger ; le veilleur ou l’analyste sérieux fait le chemin inverse de l’accusation : le biais des autres est une hypothèse à instruire, le sien est le seul sur lequel il ait prise. Tribune libre parue dans la rubrique Chroniques de la Recherche de Veille Magazine.