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Les masses sont-elles crédules ? Petite généalogie d’une indéboulonnable certitude

Par Christophe Deschamps · 7 juin 2026 · 9 min de lecture

« Il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître. » – Alexis de Tocqueville, sur le despotisme d’un genre nouveau qui guette les démocraties, De la démocratie en Amérique, 1840

Paris, 1784. Dans les salons mondains, on se presse autour des baquets de Franz Mesmer, médecin viennois qui prétend guérir par un fluide invisible : le « magnétisme animal ». Louis XVI, monarque curieux et éclairé, décide de nommer une commission d’enquête autour de Benjamin Franklin et d’Antoine Lavoisier, afin d’évaluer la réalité du phénomène. La méthode est simple : bander les yeux des patients. Ceux qu’on magnétise à leur insu ne sentent rien ; ceux qui se croient magnétisés alors qu’il ne se passe rien convulsent. En passant, la commission vient d’inventer l’essai en aveugle, qui deviendra l’outil ordinaire de la médecine moderne.

Conclusion de leur rapport : le fluide n’existe pas. Tout provient de ce qu’imaginent les patients.

Deux lectures étaient alors possibles. La première : le pouvoir des manipulateurs ne résiste pas à l’examen. C’était la première fois qu’une technique d’emprise sur les esprits passait (ou plutôt ne passait pas) au banc d’essai. La seconde : puisque de braves gens convulsent pour rien, cela veut dire qu’on peut faire éprouver à peu près n’importe quoi au public. La postérité a finalement choisi la seconde et le procès du charlatan est devenu, pour au moins deux siècles, le procès du public.

Une vieille idée, des costumes toujours neufs

Il faut dire que l’idée venait de loin. Plus de deux mille ans avant les baquets de Mesmer, Platon comparait déjà le peuple à un équipage ignorant qui se dispute la barre du navire : les gens croient ce qu’on leur fait croire. Le diagnostic était posé.

Au XIXe siècle, Marx et Engels notent dans L’Idéologie allemande (1846) que « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes »*. Chaque génération habille la même conviction dans la science du moment : hypnose, psychologie des foules, publicité subliminale, algorithmes. Un aristocrate athénien, un révolutionnaire allemand, et à leur suite des libéraux, des conservateurs, des progressistes, soit des gens qui ne s’accordent sur rien convergent sur ce point précis : les masses sont crédules et quelqu’un doit donc penser pour elles.

Voilà qui mérite qu’on aille y voir de plus près…

1895 : la foule hypnotisée

Gustave Le Bon, médecin reconverti en vulgarisateur à succès, publie Psychologie des foules. Le livre deviendra un classique mondial ; son éditeur se flattait encore, dans une réédition de 2020, de son influence sur les hommes d’État du XXe siècle (avec le recul, l’argument de vente est devenu involontairement accablant).

Sa thèse emprunte tout à la grande mode scientifique du moment, l’hypnose (encore). L’individu en foule entre dans un « état de fascination » comparable à celui « de l’hypnotisé ». Il devient « un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider ».

Pour Le Bon, l’impulsivité, « l’incapacité de raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique » des foules sont « observables également chez les êtres appartenant à des formes inférieures d’évolution, comme le sauvage et l’enfant » (sic !). Les femmes ne perdent rien pour attendre, deux pages plus loin : « Comme les femmes, [les foules] vont tout de suite aux extrêmes. » L’argument tient tout entier dans ces analogies ; aucune expérience, aucune mesure ne vient l’étayer.

Mais le plus instructif vient ensuite. « Quand nous avons lu cent fois que le meilleur chocolat est le chocolat X, nous nous imaginons l’avoir entendu dire fréquemment et nous finissons par en avoir la certitude. » Et de révéler le procédé gagnant : pour mener une foule, inutile d’argumenter, donnez-lui plutôt des figures à imiter. « Avec des modèles, on guide les foules, non pas avec des arguments. »

En réalité, le naturaliste des foules écrit un manuel à l’usage de ceux qui veulent les mener. Un détail en éclaire l’objectif : après trois cents pages établissant que la raison ne peut rien sur les foules, Le Bon en réserve l’usage aux gouvernants. Le peuple est suggestible. L’auteur et ses lecteurs, eux, non.

Le chercheur en sciences cognitives Hugo Mercier, qui a consacré un livre entier au démontage de cette tradition (Pas né de la dernière pluie, 2020), relève au passage l’ironie : les grandes grèves de la fin du XIXe siècle, celles-là mêmes qui terrifiaient Le Bon et ses contemporains, furent « en grande partie inoffensives ». Sur 2 700 grèves, moins d’une centaine connurent des violences, et les foules tuèrent en tout et pour tout une personne : un contremaître que ses ouvriers détestaient déjà.

Le XXe siècle : trois légendes de laboratoire

Restait à produire des preuves expérimentales. Trois expériences y pourvoiront, et deviendront des légendes. Elles se sont effondrées depuis, sans que la nouvelle semble parvenir jusqu’aux oreilles des médias dits mainstream.

Solomon Asch, psychologue américain, 1956. On montre au participant une ligne tracée sur une carte, puis trois lignes de longueurs nettement différentes : laquelle est de même taille que la première ? L’exercice est enfantin. Sauf que les autres « participants » autour de la table sont des complices de l’expérimentateur, et qu’ils désignent tous, à voix haute, la mauvaise réponse. La légende veut que sous la pression du groupe, l’homme nie l’évidence, mais la relecture des données, publiée en 1990, raconte une autre histoire : dans la majorité des essais, les participants maintiennent la bonne réponse. Asch le soulignait lui-même plus tard ; les manuels ont préféré la légende. Quant à la minorité qui a suivi le groupe, elle n’en pensait pas moins : réinterrogée seule, elle revient à son jugement initial. Céder en façade n’est pas croire.

Stanley Milgram, 1961. L’expérimentation la plus célèbre de l’histoire de la psychologie sociale : un pseudo-scientifique en blouse blanche ordonne d’électrocuter un inconnu à doses croissantes, et 65 % des participants iraient jusqu’au maximum. Le chiffre est exact, mais il provient d’une seule des vingt-quatre variantes de l’expérience. Gina Perry, psychologue australienne, a rouvert les archives de Yale (Behind the Shock Machine, 2013) : les variantes où l’on désobéissait massivement sont restées dans l’ombre, et bien des participants doutaient de la réalité des chocs. Une réanalyse de ces archives cosignée par Perry en 2020 ajoute un élément plus gênant encore : ceux qui croyaient vraiment faire souffrir obéissaient moins que les sceptiques. Si le phénomène d’obéissance a bien été en partie confirmé par des réplications, l’explication que Milgram en donnait, la docilité aveugle, ne tient plus. Les relectures actuelles décrivent des volontaires qui négocient, soufflent discrètement les bonnes réponses à la victime, ou continuent parce qu’ils croient servir la science.

James Vicary, 1957. Ce publicitaire américain affirme avoir fait bondir les ventes de Coca et de pop-corn d’un cinéma du New Jersey en y projetant des messages subliminaux, quasi imperceptibles à l’œil nu mais suffisants selon lui pour influencer le spectateur. Panique nationale, commissions, interdictions. Cinq ans plus tard, Vicary avoue dans la presse professionnelle qu’il n’y a pour ainsi dire pas eu d’étude : pas de recherche menée, des données « trop minces pour être significatives ». Un canular publicitaire, concluront les psychologues ayant documenté l’affaire. Aucune réplication sérieuse n’a jamais retrouvé l’effet, mais l’anecdote circule pourtant toujours dans les conférences sur la « manipulation ».

Mais à qui profite le… diagnostic

Faisons les comptes. Une croyance aussi vieille que l’humanité, dont les preuves s’effondrent depuis avec constance, et qui pourtant se porte mieux que jamais.

Étrange, non ? À moins qu’elle ne rende des services…

Le premier est flatteur. Dire « les gens sont crédules », c’est faire passer en négatif que « pas moi ». Le diagnostic ne coûte rien et pose son homme.

Le second est politique. Celui qui déclare les masses incapables de juger conclut presque toujours qu’il faut juger à leur place. Platon appelait à une « République des Sages », Le Bon écrivait pour les meneurs. Walter Lippmann, théoricien de l’opinion publique et l’un des journalistes politiques les plus écoutés du XXe siècle américain, tirait en 1922 de la même prémisse (Public Opinion) la nécessité de confier les affaires publiques à des bureaux d’experts.

Les remèdes varient mais le médecin se prescrit toujours lui-même…

D’où une règle d’hygiène, la seule à retenir pour l’instant : commencer par se méfier de soi-même. Hugo Mercier ouvre son livre en racontant les 20 euros qu’il a donnés, étudiant, à un escroc qui se faisait passer pour un médecin pressé d’aller sauver des vies. Nous avons tous notre faux médecin quelque part. C’est au moment précis où l’on pense « moi, on ne me la fait pas » qu’il faut s’inquiéter.

Reste une autre question. Si nous ne sommes pas les éponges que décrit cette tradition, comment un cerveau humain traite-t-il ce qu’on lui raconte ? La science y répond depuis trente ans, et la réponse renverse la perspective : nous filtrons beaucoup plus que nous n’absorbons, et ce sera l’objet de mon prochain article.


* Une précision sur Marx, que ce parcours range un peu vite aux côtés de Platon ou Le Bon. Il ne tenait pas les masses pour crédules. Si les idées dominantes sont celles de la classe dominante, c’est qu’elle contrôle les moyens de les produire (presse, écoles, chaires), non que le peuple goberait par nature. Il écrit d’ailleurs que « n’importe quel boutiquier sait distinguer ce que chacun prétend être de ce qu’il est réellement », là où les savants, eux, avalent les illusions de leur époque. Reste le fil que suit cette série : comme les autres, Marx explique ce que croient les gens par autre chose que leur propre jugement. Simplement, lui leur reconnaissait une lucidité de boutiquier, et la liberté de s’en servir.

Texte publié initialement sur LinkedIn le 7 juin 2026.

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