Lu pour vous : Petite histoire de l’intelligence économique, par Nicolas Moinet

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Il y a bien longtemps qu’on avait pas vu la liste veille aussi active. Les spécialistes de la tétratrichotémologie avaient fini par me fatiguer mais il faut bien avouer que les coups de gueule et écharpages actuels sont un bonheur. De quoi parle-je? Pas encore du livre sus-cité c’est sûr (j’y viens), mais du débat suivant : l’intelligence économique est-elle une fumisterie? Débat qui fait suite à un billet publié ici.
Mon intention n’est pas d’entrer à mon tour dans cette discussion tant je pense que l’IE est avant tout ce que l’on en fait (et là j’y entre un peu quand même).

Des définitions multiples (et c’est très bien ainsi!)

Il me semble donc que c’est le moment idéal, pour tous ceux qui se posent la question ci-dessus de lire l’ouvrage de Nicolas Moinet intitulé Petite histoire de l’intelligence économique, afin de s’éclaircir les idées. A noter que ce livre a reçu cette année le prix spécial de l’académie de l’IE.
Mis à part la qualité des sources de l’auteur et le fait qu’il soit un témoin et acteur direct de cette petite histoire (consultant chez Intelco de 1993 à 1998, rédacteur de l’annexe 2 du rapport Martre), j’apprécie particulièrement le fait qu’il ne se cache pas derrière son petit doigt lorsqu’il évoque la question sensible de la définition de la discipline. Oui l’intelligence économique s’appréhende à travers de multiples définitions. Oui, ses champs d’action sont difficiles à circonscrire. Oui, elle se nourrit d’influences doctrinales multiples (« la dimension géostratégique des travaux de Christian Harbulot a rencontré l’univers du management stratégique de Philippe Baumard« ). Oui, les personnes qu’on y côtoie, et dont certaines continuent de sentir le soufre, ont des parcours aussi divers que variés :-), mais n’est-ce pas cette hétérogénéité même qui est le substrat constitutif de la discipline . Il n’est qu’à parcourir le modèle d’IE de l’Afdie ou le référentiel des métiers pour s’en convaincre et il me semble bien que c’est d’ailleurs  l’un des seuls points qui mette tout le monde d’accord. .

Bien sûr ce syncrétisme dérange dans une France où l’on continue de penser, à la suite de Boileau, que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Mais non. Plus rien n’est simple dans une économie mondialisée et en réseau, les idées se croisent et s’interpénètrent, la biologie et l’informatique s’y marient, le jeu (rebaptisé « sérieux » pour rassurer) et l’entreprise ne s’ignorent plus et la distinction virtuel-réel est de moins en moins opératoire.
Une discipline académique formatée classiquement est-elle capable de prendre la mesure de tels changements? C’est pourtant bien l’un des objectifs assignés à l’IE et il faut relire à ce propos le rapport Martre qui, dès 1994, expliquait qu' »alors que la littérature relative à la gestion propose de réduire la complexité, la pratique de l’intelligence économique permet, non pas de la réduire, mais de l’appréhender de telle sorte que les liens essentiels entre des individus, des évènements et des technologies soient mis en évidence » (ou la social software analysis avant l’heure).

Le Japon comme modèle/épouvantail

La deuxième partie de l’ouvrage analyse l’influence du modèle japonais, très performant  en terme de récolte d’informations comme chacun sait, mais aussi pas mal fantasmé et qui a autant servi de référent que d’épouvantail lorsqu’il s’est agi d’alerter entreprises et pouvoir publics de la necessité de déployer une politique d’IE. « Pour le rapport Martre », nous dit l’auteur, « le Japon est en effet le premier pays à avoir fait de l’information un levier de compétitivité« , s’appuyant notamment sur la notion de mise en réseau des acteurs et de synergie entre public et privé. Notion essentielle à la mise en oeuvre d’une IE bien comprise car, comme le notait encore le rapport Martre : « Beaucoup d’entreprises ayant créé un département centralisé d’intelligence économique ont échoué dans leurs démarches. (…). L’action d’une structure centralisée ne produit pas l’intensité de connaissances suffisantes pour l’appréhension effective d’environnements complexes, ni ne permet sa diffusion rapide. »
N’aurait-on pas oublié quelquechose en route toutes ces dernières années?

Des idées et des hommes

La troisième partie, la plus fournie, s’intéresse aux hommes qui ont fait l’IE à partir de 1990, voir un peu plus tôt, et s’interroge sur les apports parfois ambigüs, souvent utiles, d’anciens du renseignement à la génèse de la discipline. C’est véritablement à un travail de décryptage des réseaux (sujet qu’il connait bien) que s’est livré l’auteur. On y parle des liens entre Bernard Nadoulek et Christian Harbulot, pratiquants de karaté chez Henri Plée et auteurs d’un premier rapport sur l’intelligence stratégique pour le compte du Centre de Prospective et d’Evaluation (CPE) pour le Ministère de la Recherche, de la rencontre entre Christian Harbulot et Jean-Louis Levet, de l’apport d’un jeune universitaire légèrement doué et rompu aux pratiques US, Philippe Baumard. Des apports mêlés de Philippe Clerc, Philippe Caduc, le général Pichot-Duclos et quelques autres. Je ne terminerai pas cette séance de namedropping sans citer bien sûr Robert Guillaumot, personnage-clé de la période et véritable interface entre ce qui se passait aux US depuis la fin des années 80 autour de Michael Porter, considéré comme l' »inventeur » de la competitive intelligence qu’il évoque lors d’une conférence en 1986,  …. mais aussi personnage à cheval entre le renseignement humain qu’il avait pratiqué pendant la guerre et la veille sur internet qu’il a contribué à rendre possible grâce aux logiciels créés par sa société de services, Inforama (Aperto Libro, E-Gems) dès la fin des années 1990.
Et l’auteur de conslure : « Partageant une scène de référence qui leur permet de dépasser leurs oppositions, les protagonistes de l’intelligence économique à la française ont ainsi en commun l’imaginaire de la culture du renseignement et certains mythes fondateurs comme celui du samouraï« .

L’idée pour moi n’est pas de passer la brosse à reluire à ces illustres initiateurs mais de montrer qu’on peut être encore surpris par la modernité des réflexions qu’ils ont produites il y a 15 ans et qui ont notamment pris corps dans le rapport Martre. La question qui se pose alors est de comprendre pourquoi finalement certaines des préconisations les plus intéressantes de ce document, notamment en terme d’organisation de l’IE dans les entreprises, n’ont pas été suivies d’effet. Trop novatrices (trop tôt), trop en contradiction avec notre management à la française traditionnellement si participatif et en réseau? (cf. le constat que je fais dans mon livre)
Question sous-jacente : était-ce vraiment réaliste de prôner un mode de management si différent des fondamentaux français? Peut-être pas à l’époque mais ce sont pourtant les mêmes idées qui sont au coeur du concept d’entreprise 2.0…

Au final voilà un livre bien écrit, dont les 126 pages, vite avalées, se révèlent être un excellent retour sur investissement pour qui veut mieux connaître la discipline et réfléchir à ses fondamentaux.

Et pour reboucler avec l’introduction de cet article je dirai (sans polémique aucune :-) que l’intelligence économique c’est comme le Graal, ceux qui doutent de son existence n’en goûteront jamais le contenu…

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