Comment les auteurs de SF ont anticipé les métiers de la veille

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Voici un article dont je suis assez content (un peu d’autosatisfaction ne nuit pas…trop). Rédigé il y a deux ans et remis à jour au fil de l’eau son atypisme n’avait pas permis de le publier jusqu’à maintenant. Je remercie donc Jacqueline Sala (la rédac’ chef de Veille Mag) de l’avoir mis au menu de son numéro d’avril.

L’avant-veille, ou comment
les auteurs de science fiction ont anticipé nos métiers

Donald Hogan, a été recruté
par une agence militaire américaine à lissue de ses études dingénieur
généraliste. Il a été choisi pour sa capacité à « opposer les uns aux autres les éléments du monde extérieur, les
comparer () à laffût de structures, de ressemblances »
[1]
, mais aussi pour étudier toutes les
revues scientifiques possibles et « signaler
() tout rapprochement et tout recoupement quil lui semblait utile de porter à
la connaissance de qui de droit, indiquer, par exemple à un astronome quune
société détudes de marché avait mis au point une nouvelle technique
déchantillonnage, ou suggérer quun entomologiste fût informé dun nouveau problème
de pollution atmosphérique[2] »
.
Donald pense qu« on na pas besoin
de tout savoir. On a besoin que de savoir où trouver ce quon cherche quand
cest nécessaire »
[3].

Est-ce lextrait dun article
paru dans un numéro de Veille Magazine spécial USA ? Non, cest la
description faite en 1968 par John Brunner du personnage principal de son roman,
« Tous à Zanzibar », sensé se dérouler à notre époque.

Les romans d’anticipation à
la différence de ceux de science-fiction « classique » (Dune de Frank
Herbert, Fondation dIsaac Asimov) décrivent notre monde dans 50 ans au plus. Ce
ne sont pas des ouvrages de prospective mais on peut samuser à y chercher des
fragments de notre futur. Après tout les intuitions d’un Jules Verne ou d’un
H.G. Wells, etayées par de solides connaissances sur les sciences de leur
époque, ont souvent été plus pertinentes que nombre de prévisions de savants
contemporains. En 1894, le célèbre chimiste Marcellin Berthelot imaginait par
exemple (ou peut-être était-ce un vu pieux ?) qu’en l’an 2000 il n’y
aurait "plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs :
le problème de l’existence par la culture [aurait] été supprimé par la
chimie!"
et la navigation aérienne permettrait qu’il n’y ait plus "ni
douanes, ni protectionnisme, ni guerre, ni frontières arrosées de sang
humain!"
[4]. 

A leur tour, les héritiers de Verne, Wells ou du
dessinateur Robida ont essayé dimaginer un avenir où la technologie et
linformatique prendraient une place grandissante, où les échanges commerciaux
se feraient à léchelle globale, où les transnationales se substitueraient aux
Etats-Nation et où l«entertainment » serait devenu un besoin vital,

Intégrés à cet univers leurs héros nous renvoient bien
souvent à un monde qui nous est proche et dans lequel la figure du veilleur a
effectivement trouvé sa place
.

Lintelligence
économique en action

Non seulement John Brunner
est le premier à faire apparaître un tel personnage (quil nomme alors
synthéticien) mais il est aussi le premier à envisager lambiguïté possible de
cette fonction. En effet, Donald Hogan est également un agent de renseignement
de lEtat potentiel, susceptible dêtre activé en cas de besoin. Ce qui ne
manquera pas darriver lorsquun chercheur indonésien annonce avoir découvert
le moyen daméliorer génétiquement la population de son pays. Envoyé en
Indonésie, Donald aura pour mission de retourner et dexfiltrer le savant vers
les Etats-Unis.

Un deuxième volet de ce
roman nous fait suivre les activités de Norman Niblock House, colocataire de
Donald (un concept qui a fait du chemin) et vice-président de la tentaculaire
multinationale General Technics Corporation, au moment où celle-ci se voit
confier un projet un peu atypique. En effet , le président moribond du
Beninia, pays pauvre du continent africain, conscient du chaos quentraînera sa
mort, demande à la GT Corporation dy investir durant les 20 années à venir
afin de lui assurer un développement durable : « Les trois premières années vont être consacrées aux ressources
alimentaires, à lhygiène et au logement. Les dix années qui suivront, à
lacquisition des connaissances, alphabétisation dabord puis mise en route
dun programme denseignement technique destiné à transformer en ouvriers
qualifiés 80% de la population béniniane. () les sept dernières années seront consacrées à la construction des
usines, à la pose du réseau de distribution délectricité, aux travaux de génie
civil (). Le Beninia en sortira le pays le plus avancé du Continent, Afrique
du Sud comprise. »
[5] pense
t-il.

En échange la GT Corporation jouira de lexploitation
exclusive du PMMA, un composé minéral riche en énergies fossiles abondant dans
ce pays. Ce projet attirera aussi, le Conseil de la Communauté Européenne, averti
par ses services de renseignement et lon voit se profiler clairement ici le
volet offensif de lintelligence économique, illustré par une politique
dinvestissements dinfluence. Un sujet qui depuis a trouvé sa place. Ecoutons
par exemple le Président Chirac affirmer en 2002 à Johannesburg que « l’investissement
des entreprises dans les pays en développement doit être encouragé par des
partenariats entre secteur public et secteur privé, comme nous sommes en train
de le faire pour l’eau et pour l’énergie
.[6] »[7].

On en finirait pas de citer
les passages pertinents de ce roman de Brunner et Gérard Klein, dans la préface
quil en fait en 1995, samuse à le comparer à The year 2000
un ouvrage de prospective américain[8]
issu du travail dun comité dexperts paru en 1967, soit un an avant le roman
de Brunner. Verdict : « il ne reste à peu près rien de valable (dans
le rapport et) il en était déjà de même moins de dix ans après sa
parution
».[9]

Dans un autre ouvrage paru à
la fin des années 60, « Jack Barron et léternité[10] »,
Norman Spinrad met en scène une ancien activiste politique devenu présentateur
dune émission de télévision populaire, voire populiste, dans laquelle il pourfend
politiques et hommes daffaire lors dinterviews sans complaisance. Découvrant
par hasard un trafic devant assurer limmortalité à ceux qui en ont les moyens
au détriment des autres il décide de partir en croisade contre son instigateur,
le PDG de la Fondation pour lImmortalité Humaine. En réponse, ce dernier
demande à son Directeur des recherches personnelles de « trouver un levier à utiliser contre Jack Barron »[11] ; ce qui l’amène à  établir un profil mentionnant ses
appartenances politiques, ses fréquentations, ses vices,

Si on ne trouve pas mention
de lenquête de personnes dans la littérature professionnelle francophone consacrée
à lintelligence économique il en va différemment outre-atlantique où John
Nolan, président de la SCIP en 2001 et directeur du Phoenix Consulting Group[12]
sen est fait une spécialité. Il déclare en juin 2001 au National Defense
Magazine : « Les concurrents
veulent un profil des décideurs et des PDG pour évaluer et calculer leurs
actions sur le marché. Nous ninterrogeons pas les personnes profilées
directement mais nous faisons appel à un ex-profileur[13]
du FBI[14]
et menons une évaluation à distance qui implique de parler avec cinquante à
cent amis ou associés du sujet. »
[15]

Spinrad ninvente pas
lenquête de personne mais il pressent bien l’utilisation qu’on peut en faire
dans le cadre des affaires et linternalisation possible de cette fonction au
sein d’organisations privées.[16]


Et laprès-veille ?

Brunner et Spinrad ayant
plutôt bien anticipé les métiers actuels de la veille dans les années 60 il est
légitime de se demander si les auteurs qui leur ont succédé ont fait de même
pour les 20 ans à venir.

Dans Michaelmas [17],
écrit en 1977, Algis Budrys met en scène un journaliste dinvestigation[18]
chargé denquêter sur la réapparition suspecte dun astronaute américain, mystérieusement
disparu alors quil venait dêtre  nommé
responsable d’un programme dexploration spatiale confié depuis à un russe.

Si le contexte géopolitique a mal vieilli on peut retenir
lutilisation faite par Michaelmas de Domino, terminal mobile doté dune
intelligence artificielle, avec lequel il est relié en permanence et qui
réalise pour lui des synthèses dactualité, traque les données dans les bases
en ligne et linforme de relations subtiles entre les masses de données quil parcourt.

Plus récemment, Bruce
Sterling a également bien perçu l’apport des nouvelles technologies au
renseignement d’entreprise. Dans Les mailles du réseau[19]
(1988), il met en scène un futur proche (2020) dans lequel Laura Webster, cadre
supérieur de la multinationale Rizome, est contrainte par sa direction
d’accepter dans ses locaux la réunion de représentants d’Etats pirates[20].
Lorsque l’un d’entre eux est assassiné elle est mandatée par Rizome pour
identifier le coupable et disculper sa compagnie dans ce qui ressemble à un
complot à léchelle planétaire. Lors dune discussion précédant l’envoi de
Laura en mission l’un de ses chefs affirme : "Avec nos plus récents systèmes de connexion (…) nous sommes le
Réseau. Je veux dire, pour reprendre les termes de MacLuhan, un associé de
Rizome équipé de vidéoverres devient un fer de lance cognitif pour toute la
compagnie…"
[21]

Les vidéoverres, vous
l’aurez compris, sont des lunettes-caméras qui transmettent en temps réel ce
que voit leur porteur et on peut alors se demander si les capteurs
dinformation de notre cycle de veille deviendront bientôt ces « fers de
lance cognitifs »? Dailleurs peut-être le sont-ils déjà puisque les
téléphones portables, ou les PDA, avec appareil-photo et caméra intégrés sont
devenus des produits courants. La qualité des images quils fournissent, et qui
saméliore de jour en jour, les rend particulièrement aptes à appuyer des
missions de veille (visite de salons notamment). Ce nest dailleurs pas pour
rien que le coréen Samsung, qui sait de quoi il parle puisquil en produit, en
a interdit lutilisation dans ses locaux depuis 2003[22].

Enfin William Gibson, père
spirituel du mouvement cyberpunk[23]
et inventeur, en 1984, du terme de « cyberespace » décrit un univers où saffrontent des
multinationales surpuissantes dont la compétition est devenue réellement
guerrière.

Dans Comte Zéro[24]
(1986) son héros, Turner, est un « mercenaire,
avec pour employeur de vastes sociétés menant une guerre discrète pour le
contrôle de pans entiers de léconomie. Il [est] spécialiste du
détournement de cadres supérieurs et de chercheurs. » 
[25]. Sa mission va consister à exfilter le
responsable R&D dune multinationale pour le compte dune autre.

Vingt ans après Tous à
Zanzibar
voici donc un autre récit de « fuite de cerveau ». La
différence est néanmoins notable : alors que Donald Hogan travaillait pour le
gouvernement des Etats-Unis et contre celui d’Indonésie, Turner est au service
dintérêts privés.

En utilisant des moyens
traditionnellement réservés à l’état pour servir des entreprises Gibson traduit
sa perception d’un glissement possible du pouvoir de la sphère publique vers la
sphère privée. Il imagine que dans les années à venir les milices privées,
sociétés de sécurité et cabinets de renseignements industriels joueront un rôle
croissant dans lobtention davantages concurrentiels, et il est difficile de
lui donner tort lorsqu’on voit le succès de sociétés telles que MPRI, Wackenhut
ou SAIC[26].

 
En conclusion on peut
toujours relever les erreurs d’appréciation commises par ces auteurs : mauvaise
perception du développement de l’informatique, vision géostratégique rendue
caduque par les événements de 1989, mise en scène de technologies abandonnées
depuis,

Reste que, comme cétait
déjà le cas pour Jules Verne, leur imagination leur a permis d’anticiper un
futur dont nous pouvons aujourdhui mesurer la pertinence. LEtat américain n’a
dailleurs pas hésité à utiliser ces auteurs pour imaginer des technologies
d’avenir. Ainsi dans un article du Monde Diplomatique intitulé "Quand
"La Guerre des étoiles" devient réalité"
[27]
Norman Spinrad (tiens, tiens) explique comment la NASA a, vers la fin des
années 70, monté un programme détude regroupant prospectivistes, scientifiques
et auteurs de science-fiction, qui a débouché sur le projet reaganien de
"Guerre des étoiles".

Si l’aboutissement de ce
grand brainstorming est discutable, la méthode a semblé suffisamment
intéressante à l’Agence Spatiale Européenne pour quelle charge en 2000 deux
instituts de recherche suisses, la Maison du Futur[28]
et la Fondation OURS[29],
de la gestion du programme "Innovative Technology from Science Fiction for
Space Applications"[30].

Comme le dit Gérard Klein : "La Science-Fiction et la Prospective
sont des demi-surs ayant pour père commun le désir d’appréhender l’avenir et
pour mères deux cousines un peu éloignées, l’imagination et la Méthode[31]"
.
En attendant de voir les résultats de leur collaboration dans le domaine
spatial, gageons quil y aurait beaucoup à gagner à mener des opérations semblables
dans d’autres secteurs d’activité.



[1] "Tous à Zanzibar", p. 80

[2] Ibid. p. 80

[3] Ibid p. 81

[4] "En l’an 2000",
discours de Marcellin Berthelot prononcé au Banquet de la Chambre syndicale des
produits chimiques le 5 avril 1894

[5] Ibid. p.147

[7] Sur ce sujet on lira avec
intérêt larticle dEdouard Goldsmith paru en avril 1996 dans Le Monde
Diplomatique : « Quand les firmes transnationales imposent leur loi,
une seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux »

[8] Hermann Kahn et Anthony Wiener, "The year
2000", Hudson Institute Inc., 1967.
Edition française Robert
Laffont, 1968.

[9] Ibid. p.20

[10] Norman Spinrad,
"Jack Barron et l’éternité, Le livre de poche, 1988.

[11] Ibid. p.72

[12] Notons tout de même que
ce cabinet sera mis en cause la même année pour avoir utilisé de faux analystes
de marché et avoir fouillé les poubelles d’Unilever pour le compte de Procter
& Gamble.

[13] Il sagit du Dr Marta
Weber, www.martaweber.com

[14] Sur le profilage de
décideurs on pourra se reporter à l’article de Carolyn M. Vella et John J.
McGonagle, "Profiling in competitive analysis", Competitive Intelligence Review, vol. 11, n°2 – deuxième trimestre 2000.

[15] Traduction d’un extrait
de l’article de John Stanton: « Industrial espionage becoming « big
business » », National Defense
Magazine
, juin 2001.
http://www.nationaldefensemagazine.org/article.cfm?Id=535

[16] Il est intéressant de
remarquer que John Brunner comme Norman Spinrad ont connu le plus grand succès
pour ces deux romans en France. Brunner est décédé en 1995 mais Spinrad,
considéré comme politiquement très incorrect aux Etats-Unis depuis "Jack
Barron et l’éternité", vit à Paris depuis 15 ans. La France comme berceau
et terre d’accueil des auteurs d’anticipation?

[17] Algis Budrys, Michaelmas,
Editions Denoël, Paris, 1979.

[18] On peut remarquer que ce
rôle de journaliste-enquêteur est aussi celui joué par l’un des protagonistes
principaux de la série "Dark Angel" mettant en scène un futur
emprunté à lauteur William Gibson. Forcé d’agir à couvert et diffusant des
flashs d’information pirates à la télévision il se fait appeler "le
veilleur". 

[19] Bruce Sterling, "Les
mailles du réseau", Editions Denoël, 1990.

[20] Des zones de non-droit,
servant de plaques tournantes à tous les trafics et blanchiments ; les
prochains "rogues states"?

[21] Ibid. p. 109

[23] Sur le mouvement
cyberpunk en science-fiction on peut lire larticle de Jean Bonnefoy,
traducteur attitré des romans de cette tendance, « Cyberpunk métait
compté », http://siteordo.online.fr/fiche8jb.htm
 

[24] William Gibson,
"Comte Zéro", La Découverte, 1986.

[25] Ibid. p. 10

[26] Les entreprises privées
de coercition, juin 2005, http://www.armees.com/articleimp.php?id_article=544

[31] "Tous à
Zanzibar", p. 7

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