Comment les auteurs de SF ont anticipé les métiers de la veille

Photo de Tom Hilton sous CC : https://www.flickr.com/photos/tomhilton/16729401166

Voici un article dont je suis assez content (un peu d’autosatisfaction ne nuit pas…trop). Rédigé il y a deux ans et remis à jour au fil de l’eau son atypisme n’avait pas permis de le publier jusqu’à maintenant. Je remercie donc Jacqueline Sala (la rédac’ chef de Veille Mag) de l’avoir mis au menu de son numéro d’avril.

L’avant-veille, ou comment les auteurs de science fiction ont anticipé nos métiers

Donald Hogan, a été recruté par une agence militaire américaine à l’issue de ses études d’ingénieur généraliste. Il a été choisi pour sa capacité à « opposer les uns aux autres les éléments du monde extérieur, les comparer () à l’affût de structures, de ressemblances »[1], mais aussi pour étudier toutes les
revues scientifiques possibles et « signaler () tout rapprochement et tout recoupement quil lui semblait utile de porter à la connaissance de qui de droit, indiquer, par exemple à un astronome qu’une société d’études de marché avait mis au point une nouvelle technique d’échantillonnage, ou suggérer qu’un entomologiste fût informé d’un nouveau problème de pollution atmosphérique[2] ».
Donald pense qu’« on na pas besoin de tout savoir. On a besoin que de savoir où trouver ce quon cherche quand c’est nécessaire »[3].

Est-ce l’extrait d’un article paru dans un numéro de Veille Magazine spécial USA ? Non, c’est la description faite en 1968 par John Brunner du personnage principal de son roman, « Tous à Zanzibar », sensé se dérouler à notre époque.

Les romans d’anticipation à la différence de ceux de science-fiction « classique » (Dune de Frank Herbert, Fondation dIsaac Asimov) décrivent notre monde dans 50 ans au plus. Ce ne sont pas des ouvrages de prospective mais on peut s’amuser à y chercher des fragments de notre futur. Après tout les intuitions d’un Jules Verne ou d’un H.G. Wells, etayées par de solides connaissances sur les sciences de leur époque, ont souvent été plus pertinentes que nombre de prévisions de savants contemporains. En 1894, le célèbre chimiste Marcellin Berthelot imaginait par exemple (ou peut-être était-ce un voeu pieux ?) qu’en l’an 2000 il n’y aurait « plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l’existence par la culture [aurait] été supprimé par la chimie! » et la navigation aérienne permettrait qu’il n’y ait plus « ni douanes, ni protectionnisme, ni guerre, ni frontières arrosées de sang
humain! »
[4]

A leur tour, les héritiers de Verne, Wells ou du dessinateur Robida ont essayé d’imaginer un avenir où la technologie et l’informatique prendraient une place grandissante, où les échanges commerciaux se feraient à l’échelle globale, où les transnationales se substitueraient aux Etats-Nation et où l’«entertainment» serait devenu un besoin vital.

Intégrés à cet univers leurs héros nous renvoient bien souvent à un monde qui nous est proche et dans lequel la figure du veilleur a effectivement trouvé sa place.

L’intelligence économique en action

Non seulement John Brunner est le premier à faire apparaître un tel personnage (qu’il nomme alors synthéticien) mais il est aussi le premier à envisager l’ambiguïté possible de cette fonction. En effet, Donald Hogan est également un agent de renseignement de lEtat potentiel, susceptible d’être activé en cas de besoin. Ce qui ne manquera pas d’arriver lorsquun chercheur indonésien annoncera avoir découvert le moyen d’améliorer génétiquement la population de son pays. Envoyé en Indonésie, Donald aura pour mission de retourner et d’exfiltrer le savant vers les Etats-Unis.

Un deuxième volet de ce roman nous fait suivre les activités de Norman Niblock House, colocataire de Donald (un concept qui a fait du chemin) et vice-président de la tentaculaire multinationale General Technics Corporation, au moment où celle-ci se voit confier un projet un peu atypique. En effet , le président moribond du Beninia, pays pauvre du continent africain, conscient du chaos qu’entraînera sa mort, demande à la GT Corporation d’y investir massivement durant les 20 années à venir afin de lui assurer un développement durable : « Les trois premières années vont être consacrées aux ressources alimentaires, à l’hygiène et au logement. Les dix années qui suivront, à l’acquisition des connaissances, alphabétisation d’abord puis mise en route d’un programme d’enseignement technique destiné à transformer en ouvriers qualifiés 80% de la population béniniane. () les sept dernières années seront consacrées à la construction des usines, à la pose du réseau de distribution d’électricité, aux travaux de géniecivil (). Le Beninia en sortira le pays le plus avancé du Continent, Afrique du Sud comprise. »[5] pense t-il.

En échange la GT Corporation jouira de l’exploitation exclusive du PMMA, un composé minéral riche en énergies fossiles abondant dans ce pays. Ce projet attirera aussi, le Conseil de la Communauté Européenne, averti par ses services de renseignement et l’on voit se profiler clairement ici le volet offensif de l’intelligence économique, illustré par une politique d’investissements d’influence. Un sujet qui depuis a trouvé sa place. Ecoutons par exemple le Président Chirac affirmer en 2002 à Johannesburg que « l’investissement des entreprises dans les pays en développement doit être encouragé par des
partenariats entre secteur public et secteur privé, comme nous sommes en train de le faire pour l’eau et pour l’énergie
.[6] »[7].

On en finirait pas de citer les passages pertinents de ce roman de Brunner et Gérard Klein, dans la préface qu’il en fait en 1995, s’amuse à le comparer à The year 2000, un ouvrage de prospective américain[8] issu du travail dun comité d’experts paru en 1967, soit un an avant le roman de Brunner. Verdict : « il ne reste à peu près rien de valable (dans le rapport et) il en était déjà de même moins de dix ans après sa parution ».[9]

Dans un autre ouvrage paru à la fin des années 60, « Jack Barron et l’éternité[10] », Norman Spinrad met en scène une ancien activiste politique devenu présentateur d’une émission de télévision populaire, voire populiste, dans laquelle il pourfend politiques et hommes d’affaire lors d’interviews sans complaisance. Découvrant par hasard un trafic devant assurer l’immortalité à ceux qui en ont les moyens au détriment des autres il décide de partir en croisade contre son instigateur, le PDG de la Fondation pour lImmortalité Humaine. En réponse, ce dernier demande à son Directeur des recherches personnelles de « trouver un levier à utiliser contre Jack Barron »[11] ; ce qui l’amène à  établir un profil mentionnant ses appartenances politiques, ses fréquentations, ses vices,

Si on ne trouve pas mention de l’enquête de personnes dans la littérature professionnelle francophone consacrée à l’intelligence économique il en va différemment outre-atlantique où John Nolan, président de la SCIP en 2001 et directeur du Phoenix Consulting Group[12] s’en est fait une spécialité. Il déclare en juin 2001 au National Defense Magazine : « Les concurrents veulent un profil des décideurs et des PDG pour évaluer et calculer leurs actions sur le marché. Nous n’interrogeons pas les personnes profilées directement mais nous faisons appel à un ex-profileur[13] du FBI[14] et menons une évaluation à distance qui implique de parler avec cinquante à cent amis ou associés du sujet. »[15]

Spinrad n’invente pas l’enquête de personne mais il pressent bien l’utilisation qu’on peut en faire dans le cadre des affaires et l’internalisation possible de cette fonction au sein d’organisations privées.[16]

Et l’après-veille ?

Brunner et Spinrad ayant plutôt bien anticipé les métiers actuels de la veille dès les années 60 il est légitime de se demander si les auteurs qui leur ont succédé ont fait de même pour les 20 ans à venir.

Dans Michaelmas [17], écrit en 1977, Algis Budrys met en scène un journaliste d’investigation[18] chargé d’enquêter sur la réapparition suspecte d’un astronaute américain, mystérieusement disparu alors qu’il venait d’être nommé responsable d’un programme d’exploration spatiale confié depuis à un russe.

Si le contexte géopolitique a mal vieilli on peut retenir l’utilisation faite par Michaelmas de Domino, terminal mobile doté d’une intelligence artificielle, avec lequel il est relié en permanence et qui réalise pour lui des synthèses d’actualité, traque les données dans les bases en ligne et linforme de relations subtiles entre les masses de données qu’il parcourt.

Plus récemment, Bruce Sterling a également bien perçu l’apport des nouvelles technologies au renseignement d’entreprise. Dans Les mailles du réseau[19]
(1988), il met en scène un futur proche (2020) dans lequel Laura Webster, cadre supérieur de la multinationale Rizome, est contrainte par sa direction
d’accepter dans ses locaux la réunion de représentants d’Etats pirates[20]. Lorsque l’un d’entre eux est assassiné elle est mandatée par Rizome pour
identifier le coupable et disculper sa compagnie dans ce qui ressemble à un complot à l’échelle planétaire. Lors dune discussion précédant l’envoi de
Laura en mission l’un de ses chefs affirme : « Avec nos plus récents systèmes de connexion (…) nous sommes le Réseau. Je veux dire, pour reprendre les termes de MacLuhan, un associé de Rizome équipé de vidéoverres devient un fer de lance cognitif pour toute la compagnie… »[21]

Les vidéoverres, vous l’aurez compris, sont des lunettes-caméras qui transmettent en temps réel ce que voit leur porteur et on peut alors se demander si les capteurs d’information de notre cycle de veille deviendront bientôt ces « fers de lance cognitifs »? D’ailleurs peut-être le sont-ils déjà puisque les téléphones portables, ou les PDA, avec appareil-photo et caméra intégrés sont devenus des produits courants. La qualité des images qu’ils fournissent, et qui s’améliore de jour en jour, les rend particulièrement aptes à appuyer des missions de veille (visite de salons notamment). Ce n’est dailleurs pas pour
rien que le coréen Samsung, qui sait de quoi il parle puisquil en produit, en a interdit l’utilisation dans ses locaux depuis 2003[22].

Enfin William Gibson, père spirituel du mouvement cyberpunk[23] et inventeur, en 1984, du terme de « cyberespace » décrit un univers où s’affrontent des
multinationales surpuissantes dont la compétition est devenue réellement guerrière.

Dans Comte Zéro[24] (1986) son héros, Turner, est un « mercenaire, avec pour employeur de vastes sociétés menant une guerre discrète pour le
contrôle de pans entiers de l’économie. Il [est] spécialiste du détournement de cadres supérieurs et de chercheurs. » 
[25]. Sa mission va consister à exfilter le responsable R&D d’une multinationale pour le compte d’une autre.

Vingt ans après Tous à Zanzibar voici donc un autre récit de « fuite de cerveau ». La différence est néanmoins notable : alors que Donald Hogan travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis et contre celui d’Indonésie, Turner est au service d’intérêts privés.

En utilisant des moyens traditionnellement réservés à l’état pour servir des entreprises Gibson traduit sa perception d’un glissement possible du pouvoir de la sphère publique vers la sphère privée. Il imagine que dans les années à venir les milices privées, sociétés de sécurité et cabinets de renseignements industriels joueront un rôle croissant dans l’obtention d’avantages concurrentiels, et il est difficile de lui donner tort lorsqu’on voit le succès de sociétés telles que MPRI, Wackenhut ou SAIC[26].

En conclusion on peut toujours relever les erreurs d’appréciation commises par ces auteurs : mauvaise perception du développement de l’informatique, vision géostratégique rendue caduque par les événements de 1989, mise en scène de technologies abandonnées depuis,

Reste que, comme c’était déjà le cas pour Jules Verne, leur imagination leur a permis d’anticiper un futur dont nous pouvons aujourd’hui mesurer la pertinence. L’Etat américain n’a d’ailleurs pas hésité à utiliser ces auteurs pour imaginer des technologies d’avenir. Ainsi dans un article du Monde Diplomatique intitulé « Quand « La Guerre des étoiles » devient réalité » [27] Norman Spinrad (tiens, tiens) explique comment la NASA a, vers la fin des
années 70, monté un programme d’études regroupant prospectivistes, scientifiques et auteurs de science-fiction, qui a débouché sur le projet reaganien de
« Guerre des étoiles ».

Si l’aboutissement de ce grand brainstorming est discutable, la méthode a semblé suffisamment intéressante à l’Agence Spatiale Européenne pour quelle charge en 2000 deux instituts de recherche suisses, la Maison du Futur[28] et la Fondation OURS[29], de la gestion du programme « Innovative Technology from Science Fiction for Space Applications »[30].

Comme le dit Gérard Klein : « La Science-Fiction et la Prospective sont des demi-soeurs ayant pour père commun le désir d’appréhender l’avenir et pour mères deux cousines un peu éloignées, l’Imagination et la Méthode[31]« . En attendant de voir les résultats de leur collaboration dans le domaine spatial, gageons quil y aurait beaucoup à gagner à mener des opérations semblables dans d’autres secteurs d’activité.


[1] « Tous à Zanzibar », p. 80

[2] Ibid. p. 80

[3] Ibid p. 81

[4] « En l’an 2000 », discours de Marcellin Berthelot prononcé au Banquet de la Chambre syndicale des produits chimiques le 5 avril 1894

[5] Ibid. p.147

[7] Sur ce sujet on lira avec intérêt larticle d’Edouard Goldsmith paru en avril 1996 dans Le Monde Diplomatique : « Quand les firmes transnationales imposent leur loi, une seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux »

[8] Hermann Kahn et Anthony Wiener, « The year 2000 », Hudson Institute Inc., 1967. Edition française Robert Laffont, 1968.

[9] Ibid. p.20

[10] Norman Spinrad, « Jack Barron et l’éternité, Le livre de poche, 1988.

[11] Ibid. p.72

[12] Notons tout de même que ce cabinet sera mis en cause la même année pour avoir utilisé de faux analystes de marché et avoir fouillé les poubelles d’Unilever pour le compte de Procter & Gamble…

[13] Il sagit du Dr Marta Weber, www.martaweber.com

[14] Sur le profilage de décideurs on pourra se reporter à l’article de Carolyn M. Vella et John J. McGonagle, « Profiling in competitive analysis », Competitive Intelligence Review, vol. 11, n°2 – deuxième trimestre 2000.

[15] Traduction d’un extrait de l’article de John Stanton: « Industrial espionage becoming « big business » », National Defense Magazine, juin 2001.
http://www.nationaldefensemagazine.org/article.cfm?Id=535

[16] Il est intéressant de remarquer que John Brunner comme Norman Spinrad ont connu le plus grand succès pour ces deux romans en France. Brunner est décédé en 1995 mais Spinrad, considéré comme politiquement très incorrect aux Etats-Unis depuis « Jack Barron et l’éternité », vit à Paris depuis 15 ans. La France comme berceau et terre d’accueil des auteurs d’anticipation?

[17] Algis Budrys, Michaelmas, Editions Denoël, Paris, 1979.

[18] On peut remarquer que ce rôle de journaliste-enquêteur est aussi celui joué par l’un des protagonistes principaux de la série « Dark Angel » mettant en scène un futur emprunté à l’auteur William Gibson. Forcé d’agir à couvert et diffusant des flashs d’information pirates à la télévision il se fait appeler « le
veilleur ».

[19] Bruce Sterling, « Les mailles du réseau », Editions Denoël, 1990.

[20] Des zones de non-droit, servant de plaques tournantes à tous les trafics et blanchiments ; les prochains « rogues states »?

[21] Ibid. p. 109

[23] Sur le mouvement cyberpunk en science-fiction on peut lire l’article de Jean Bonnefoy, traducteur attitré des romans de cette tendance, « Cyberpunk m’était compté », http://siteordo.online.fr/fiche8jb.htm

[24] William Gibson, « Comte Zéro », La Découverte, 1986.

[25] Ibid. p. 10

[26] Les entreprises privées de coercition, juin 2005, http://www.armees.com/articleimp.php?id_article=544

[31] « Tous à Zanzibar », p. 7

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