Wikipedia, l’encyclopédie du réel et de l’imaginaire

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Amateur de science-fiction depuis toujours je suis récemment allé voir ce que la Wikipedia proposait autour du cycle de  Dune, la fabuleuse série de Frank Herbert, et je dois reconnaître que je n’ai pas été déçu. Il existe,, rien que pour la langue anglaise, des dizaines d’articles décrivant cet univers avec un luxe de détail impressionnant, personnages, géographie des différentes planètes, généalogie, tout y passe.
J’ai eu soudain une drôle d’impression. J’aurai pu choisir d’aller lire les pages consacrées au Seigneur des Anneaux ou à Star Wars (une des rares oeuvres de SF sensée se dérouler dans le passé), et je pense qu’elle aurait été la même. L’impression que je lisais ces textes comme s’il s’agissait de la réalité, que finalement j’y consacrais autant de temps que si j’avais choisi de lire un article sur les civilisation aztèques, phéniciennes, yaquis ou tout ce que vous voulez de bien réel (historiquement parlant). Vous pourriez me rétorquer que c’est déjà ce que nous faisons lorsque nous lisons un roman mais il me semble pourtant que c’est différent. Ici nous lisons la glose qui a été écrite autour de ce roman, écrite comme si l’univers que décrivait Herbert existait réellement. Ecrite par des gens qui y ont eux-mêmes consacré beaucoup de temps et d’énergie.

« I want to believe! »

Savez-vous par exemple qu’il existe de très sérieuses communautés où des historiens de la Terre du Milieu font assaut de connaissances et où des linguistes décortiquent, complètent et enseignent les (nombreuses) langues créées par Tolkien? C’est tout de même très étonnant de voir qu’à notre époque apparement si technologique, si ancrée dans le rationalisme, certains d’entre nous consacrent autant de temps à des objets imaginaires. Mais peut-être pas tant que çà en fait, l’imaginaire nous est toujours aussi indispensable, sans doute plus d’ailleurs depuis que nous vivons dans un monde désenchanté, sans mystères, sans esprits tourmenteurs et frappeurs, sans leprechauns et autres créatures du même acabit.
« I want to believe » clamait le héros d’une série tv à succès emblématique de mon propos (dont je ne vous rappellerai pas le titre). Finalement même la technologie la plus froide est embrigadée dans cette entreprise de réenchantement du monde qui ne dit pas son nom, et beaucoup d’ingénieurs et de chercheurs, notamment des informaticiens, des biologistes, des astrophysiciens, vous diront que c’est parce qu’ils ont voulu faire exister les histoires de SF lues dans leur jeunesse qu’ils font aujourd’hui ce métier. Histoires de découvertes fabuleuses, de voyages dans le temps et dans l’espace, conquêtes de pouvoirs aussi : invincibilité, immortalité, ubiquité,… Comme Ulysse en son temps, l’homme cherche le fantastique dans les territoires qui lui semblent encore inexplorés et le monde n’en offre plus beaucoup. Ce qui nous reste c’est un futur à imaginer et un passé à reconstruire ou à fantasmer, au choix (1).
Savez-vous qu’ en 1975, alors qu’à peine 75 ordinateurs étaient connectées à Internet et reliaient essentiellement les unités de recherches des universités américaines la liste de discussion non-offcielle la plus populaire était Sf-Lovers. Si vous voulez voir comment la Science-fiction a influencé la recherche scientifique vous pouvez jeter un oeil sur cet excellent site qu’est Technovelgy (accessoirement vous pouvez également lire cet article d’Outils Froids rédigé il y a quelques temps déjà).

Votre billet pour un voyage multidimensionnel

Ce qui est particulièrement étonnant avec la Wikipedia c’est cette facilité que l’on a à passer de l’imaginaire à la réalité. Tapez le mot-clé « mécanique » ou « agriculture » et vous voila embarqué dans un voyage à travers les dimensions. Vous passez en deux clics d’Arrakis, la planète des vers géants et de l’épice toute-puissante, à la Terre, non, à la terre qui colle aux bottes. Qu’est-ce qui différencie l’une de l’autre dans la Wikipédia? Si vous partez de l’article Dune on vous dira que c’est un roman, mais si vous partez de l’article Arrakis alors pas grand chose. Vous pourriez presque le lire en pensant qu’il s’agit d’une description de la réalité.

Si nous, hommes du début du XXIème siècle, sommes encore relativement capables de faire la différence entre celle-ci et ce dont l’existence nous semble improbable, imaginez des archéologues du futur, mettons dans 3000 ou 4000 ans, qui découvriront le petit cube de 20 centimètres sur 20 contenant tout le savoir actuel de l’Humanité (stockage holographique?  c’est crédible çà?). Comment pourraient-ils bien être capables de distinguer notre réalité de notre imaginaire en ouvrant les pages de la Wikipedia? N’auront-ils pas découvert d’ici-là le moyen de voyager dans l’espace à une vitesse raisonnable (cf. Star Wars)? Auquel cas ils pourraient bien considérer les histoires de Frank Herbert comme réelles et se mettre à rechercher Arrakis (pour exploiter l’épice bien entendu, l’homme est ce qu’il est). A l’inverse, nos réalités agricoles leur sembleront dénuées de toute crédibilité, la terre étant parfaitement stérile depuis toujours, comme tout le monde sait…

Et les univers virtuels me direz-vous (si vous avez réussi à lire ce billet jusque là)? Quid?
A mon sens ils ne présentent aucune ambiguïté aussi forte que la Wikipedia. Pourquoi? Parce que les univers virtuels sont réels! Ils sont en fait un simple habillage de la réalité, une réalité augmentée déposée sur un serveur. Preuve en est faite actuellement avec la ruée des entreprises vers Second Life (y’a des sous à se faire coco!) et on peut supposer que dans quelques temps SL sera une simple copie du monde réel, dotée bien sûr de quelques prouesses architecturales et décoratives numériques. A part cela on aurait pu faire une repro en allumettes. Donc un intérêt limité à moyen terme me semble t-il, mais à l’heure où j’écris ce texte (2h00 du mat) je peux me tromper.

La Wikipedia, patrimoine mondial de l’humanité?

La Wikipedia, sous ses airs de sérieux, est donc bien plus équivoque (ce qui veut dire bien plus riche) que les univers virtuels actuels. Elle a vocation à devenir la mémoire réelle et fantasmatique des hommes et c’est un problème pour beaucoup. Jamais l’Universalis ou la Britannica n’auraient consacré autant de pages à un tel salmigondis. Trop peur de prêter le flanc à la critique (trop « bourgeoises »?). Pourtant Dune, Le Seigneur des Anneaux, Star Wars j’en passe et des meilleurs, sont aussi des éléments de la réalité vécue par un bon nombre d’individus, dont je suis. Pour les ados actuels Star Wars est déjà un classique et mon fils connaît beaucoup mieux la série que moi qui l’ai pourtant vue à sa sortie. On peut bien sûr craindre que ces nouvelles mythologies remplacent la culture classique vraiment classique (Homère, Virgile, Shakespeare,…) mais on ne peut nier qu’elles ont une place dans notre esprit, dans notre coeur et dans notre langage (« tu vas passer du côté noir de la Force », « trop de colère en toi petit Jedi »,etc).
En étendant la réalité des hommes à leur imaginaire la Wikipedia rend bien mieux compte de la complexité de celle-ci que ne peuvent le faire les encyclopédies dites sérieuses. Elle mélange les genres, elle ne bannit pas ces désirs que les hommes prennent pour des réalités (et qui pourraient bien le devenir un jour). Elle ne stocke pas des connaissances académiques mais un savoir vivant, multiforme, toujours renouvelé et générateur de créativité. Et si cette dernière a tendance à se manifester aux frontières, aux confins, aux marches, aux croisements, là où justement les croyances de chacun perdent de leur superbe au contact de celles des autres (lire Mihaly Csikszentmihalyi (je ne me lasse pas d’écrire ce nom)), alors la Wikipedia est peut-être l’oeuvre la plus sérieuse jamais entreprise par l’humanité.

Je n’ai pas du tout l’impression d’avoir épuisé le sujet alors si le coeur vous en dit…

1 – Sans doute la raison qui me fait particulièrement aimer cette période de l’histoire de France qui va de la fin de l’Empire Romain au sacre de Charlemagne, période tellement mal connue qu’elle laisse encore une grande place à l’imaginaire.

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