La tentation du Tout (5/5)
Alors existe-t-il un moyen de quadriller le territoire à la fois plus complètement, plus précisément et avec moins d’efforts. La réponse est oui. Comment ? Grâce à certains outils et services d’ores et déjà disponibles qui permettent de ne plus rien perdre d’une session de surf et, plus globalement, de tout ce que l’on fait sur le web et qui, une fois réduit à sa plus simple expression, se trouve être une suite de clics (clickstream). Des clics comme autant de pas vers un objectif, pas en avant, de côté, de géant, en arrière parfois, mais pas qui tracent inexorablement des pistes inédites dans le web, nouveaux chemins qui se voient attribuer la valeur qu’on accorde à toute « carte au trésor ».
Imaginez un instant que vous soyez ce découvreur de territoires inconnus du XVIème siècle doté des moyens techniques des aventuriers actuels : caméra embarquée filmant non-stop et matériel GPS pour suivre votre progression en temps réel, tout cela évidemment relié à une base de donnée distante permettant de stocker et d’interroger ces données. Vous disposez du matériel pour enregistrer chacun de vos pas et revenir ultérieurement visiter chaque centimètre parcouru, plus besoin de placer des bornes sur votre parcours ou de tracer une carte à la main, cela se fait tout seul. C’est toute la force ce ce que l’on nomme le web implicite, un concept que son « inventeur » explique ainsi : « Le web implicite existe grâce aux clics. Quand nous cliquons sur quelquechose nous votons. Quand nous passons du temps sur une page nous votons. Et quand nous copions et collons, nous votons un peu plus. Nos gestes et nos actions révèlent nos intentions et nos réactions. »
En fait tous les moments d’attention que nous portons à quelquechose sur le web finissent par prendre de la valeur de ce simple fait. Notre capacité d’attention peut se tranformer en monnaie sonnante et trébuchante, comme c'est déjà le cas avec le modèle publicitaire de la télévision, très honnêtement décrit (pour une fois) par Patrick Le Lay. Du fait des multiples leviers disponibles sur le web, c’est encore plus vrai pour les acteurs d’internet sachant capturer ces interactions, au hasard Amazon, Google, Last.fm…
Comme l’explique Olivier Ertzscheid, "Nous sommes (…) passés d’une toute puissance du lien hypertexte, point nécessairement nodal de développement du réseau et des services et outils associés, à une toute puissance du “parcours”, de la navigation “qui fait sens”, de la navigation “orientée” au double sens du terme”.
De quoi s’agit-il dans notre cas ? Tout simplement de services qui enregistrent automatiquement l’adresse de chacune des pages que nous visitons et en indexent les mots-clés. Plus besoin de favoris soigneusement classés dans votre navigateur ni même de folksonomies. A quoi bon puisque tout ce que vous aurez vu un jour est stocké dans votre compte en ligne, à une requête de distance.

Schéma 1 : Evolution des modes de gestion des favoris entre 2000 et 2007 (désolé dès que je diminue ça devient illisible)
Ces services ont pour nom Cluztr, Hooeey (sous-titré « La nouvelle piste ») ou encore Filangy (ce dernier ayant disparu depuis quelques semaines du fait d’avoir eu raison deux ans trop tôt), mais aussi gBrain, un plugin pour Firefox qui stocke vos données dans Google Bookmark.
Après inscription ils s’intégrent d’une manière ou d’une autre dans votre navigateur et commencent leur travail d’enregistrement. Ils conservent par ailleurs les mécanismes du bookmarking social en vous permettant de tagger certaines pages importantes afin de les distinguer ainsi des autres.
Fidèles à la vague web 2.0 (ou à la prochaine), ils ne se contentent pas d’être de bêtes remplaçants de votre « Historique » et proposent des fonctionnalités sociales vous permettant de faire partager vos pages visitées, toutes vos pages, exactement comme le font déjà les services de « bookmarking social » (quand je dis toutes ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’heureusement un bouton « stop » a été prévu pour celles sur lesquelles vous souhaiteriez rester anonyme).
Existe-t-il un risque que nous accumulions ainsi trop d’information et que le résultat soit finalement contre-productif? Dans un premier temps sans doute, mais on imagine déjà tous les systèmes de traitement automatique du langage qui pourront rapidement être mis en place pour naviguer dans ces webs individualisés (autant de mini-webs que d’internautes vous imaginez!) : filtres multiples, classifications à facettes, tris croisés, catégorisation automatique à la Clusty, cartographie automatique de l’information de type Grokker, sans parler des plugins développés par les utilisateurs eux-mêmes (car, après Google, Flickr ou Facebook, il est définitivement évident qu’une société qui veut réussir sur le web doit permettre, pardon, encourager cette activité créatrice).
Ajoutons (ce qui ravira Louis Rosenfeld) la possibilité de créer des ontologies automatiques susceptibles de classer à la volée des pages en fonction de leur contenu et de relations sémantiques que vous aurez préalablement définies, pensons à Arisem ou, plus simplement à Webzzle. Pensons encore à tout ce mouvement de « démocratisation » du traitement statistique des données qui met à disposition de chacun de puissants outils jusqu’alors réservés aux marketeurs.
La multiplicité des applications potentielles est telle qu’il est impossible de savoir vers quoi tout cela ira et comment, Singularité vous dis-je. Une certitude toutefois, à la fin de votre vie vous pourrez livrer ce « package » à vos descendants qui auront alors la possibilité d’explorer toutes les facettes de votre personnalité comme ils liraient des mémoires enrichies des non-dits rendus visibles par la multiplicité et la convergence de certaines de vos actions (encore faut-il que cela les intéresse). Je ne développerai pas plus avant ces thèses qui fleurent bon le transhumanisme et nous éloigneraient encore d’un sujet déjà vaste.
Ces solutions ont-elles un avenir? A partir du moment où elles offrent une solution plus complète que celles qui les précédaient sans pour autant les renier, je le pense. Vouloir toujours plus et mieux est une constante des êtres humains, non ?
Il me semble aussi qu’elles feront la différence dans les modes de traitement des données qu’elles proposeront à leurs utilisateurs et qui devront être multiples. En ce sens les nombreux modules de représentation et de gestion de votre réseau social proposés par Facebook (Socialistics, Circle of friends, Friend Wheel, etc) devraient devenir pour ces services la référence absolue.
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Sur la question de l'enregistrement et du traitement des parcours de navigation en vue d'établir des cartographies du territoire numérique, je vous invite vivement à installer le Navicrawler, une extension Firefox développée par le projet de recherche Web Atlas :
http://webatlas.fr/index.php?page=Navicrawler
Il est utilisé notamment en sciences humaines pour mapper les communautés, ou à science po pour établir des cartes de controverses sur le Web comme celle des machines à voter :
http://www.ideaedi.it/controverses/index.php?page=navicrawler